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Hommage à nos citoyens

Lucien Minville,.«une vie comme un arbre

On mesure l’âge d’un arbre en comptant les anneaux

qu’il a autour du cœur.

 

Quand on observe l’espace entre les anneaux, on peut découvrir ce qui s’est passé dans la vie d’un arbre. On peut savoir s’il a connu la sécheresse, s’il a bénéficié d’une belle exposition au soleil, d’un sol riche, d’une terre acide ou aride, s’il a souffert de la maladie, d’un feu de forêt ou s’il a grandi dans un environnement propice à son développement, à son bonheur.

 

On mesure aussi l’existence d’un homme en comptant les années qu’il a autour du cœur. Dans l’espace entre les anniversaires, on peut aussi lire les saisons de sa vie.

 

Dans le cas de Lucien, les anneaux sont bien dessinés, clairs, réguliers, c’est du beau bois franc ‘’ben sain’’ comme il aurait dit lui-même. C’est le bois d’un homme bon, vaillant, travaillant, généreux et intègre; c’est la vie d’un honnête homme que l’on voit défiler sous nos yeux.

 

Près du cœur, ce sont les anneaux des années d’enfance, d’adolescence, de jeunesse.  Les pieds dans la rivière, la tête dans la montagne à courir les érables comme on court après son rêve sur la croûte d’un matin frisquet de printemps. On y voit les souvenirs du feu de la Colonie et la photo d’un communiant dans le jardin d’Irène; la grange, la boutique, le moulin et du bois partout autour. On y entend un air de violon d’un mon oncle Odilon, on y ressent la peur du chien à Badin sur le chemin de l’école...Un peu plus loin on y voit des forêts d’Anticosti, des chantiers d’Abitibi, des toitures de Montréal, l’usine de Coke sur la rue Bellechasse, la coupe Stanley des Black Hawks de Chicago dans la première télévision chez Roméo… C’est comme si on y était quand il nous en parlait. Et sa fameuse blague :  Une fois c’t’un gars de Montréal qui revient de L’île d’Anticosti, il rentre dans l’autobus avec une tête de chevreuil, le chauffeur lui demande : Belle chasse monsieur ? Et le gars répond, non, Beaubien.

 

Et puis ce seront les anneaux des années Marie-May, une promenade dans une Coccinelle bleue, des vœux et des joncs échangés ici-même, dans cette église en septembre 1966…De l’amour patient comme trente ans d’allers-retours à Chandler… Immense comme 60 ans de jours qui se lèvent et qui se couchent au bout du grand quai; l’amour jusqu’au bout de la vie, jusqu’après aussi. Jamais fini, toujours vivant, grand comme le ciel bleu…coccinelle…éternel.

 

Et puis l’arbre devient généalogique. Avec les enfants on voit des nouveaux noms sur des nouvelles branches. Ce sont les anneaux des années famille, les années d’inquiétudes parfois, d’implication sociale aussi, mais surtout celles du travail acharné pour procurer l’abri, le pain sur la table, la chaleur, le confort et la sécurité qui ne manqueront jamais dans la belle maison jaune, sous les grands peupliers. Travailler pour faire instruire les enfants, pour leur donner les clés du monde, cet héritage immense que l’époque et les circonstances n’ont pas offert au jeune Lucien, né dans un camp en bois rond, en 1941, dans la Colonie d’Esdras.

 

Mais cette curiosité, cette envie de connaître, qui brûlait en lui, il va la cultiver. La bibliothèque du salon va se remplir de livres, d’encyclopédies, de recherches généalogiques qui le conduiront jusqu’au sommet de la plus haute tour de Fribourg pour voir d’en-haut le point de départ des Minville d’Amérique, les premiers pas du premier suisse en Suisse.

Et cette passion il va la poursuivre, la répertorier, la photocopier dans le long pis dans le large, et l’archiver dans des cartables à n’en plus finir… Il va la transmettre autour de lui, pour que les autres sachent aussi d’où on vient et quels chemins on a pris. Entre ses doigts des méthodes ancestrales reprenaient vie; dans ses paroles, les photos anciennes racontaient notre histoire.

 

Et comme il le disait souvent : ‘’Tandis ce temps-là, le temps passe.’’

Le temps d’une cabane à sucre qui part en fumée, d’une autre qui se construit. Le temps des parents qui s’en vont, des petits enfants qui naissent. Le temps de scier au moulin, le temps d’un jardin, le temps des framboises et puis le temps du bilan comme autant de souvenirs à corder dans la shed à bois de la mémoire.

 

Et sous le poids de tous ces temps, parfaits et imparfaits, qui passent et qui reviennent… un jour le vieil arbre se penche, de la neige aux branches et aux cheveux, l’œil tourné vers le ciel de son Dieu, confiant, il dit merci… et ferme les yeux.

 

Le voilà aujourd’hui entouré du respect de tous les arbres qu’il a semés, arrosés, encouragés, conseillés, éclairés, dirigés, aidés, côtoyés et tant aimés.

 

Droit comme un arbre Lucien Minville ? Oh oui !  Il avait l’humilité des sages qui parlent quand il le faut et se taisent au bon moment.  Il avait la folie et l’humour des esprits vifs et intelligents. Il savait trouver le bonheur dans la chaleur d’une tasse de thé ou dans deux bonnes assiettées de cipâte; il se laissait toucher par un poème de Pablo Neruda ou par une chanson de Jean Ferrat…Mais il pouvait voir aussi de la poésie dans une goutte d’eau d’érable qui tremble au bout du chalumeau, dans l’odeur d’un feu allumé avec de l’écorce de bouleau, dans le vol stationnaire d’un colibri ou dans le parfum d’une planche de pin fraîchement sablée.  

 

Demain, nous irons planter un érable sur le terrain du P’tit moulin. On l’appellera l’Érable à Lucien. Il vivra droit, debout, les pieds dans la rivière, la tête dans la montagne.  

                                          

                                                                                                                                      

 Nelson à Lucien x


Lucien Minville;
une vie comme un arbre

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